Montjoie

Sur le trottoir, empilement incertain d’objets hétéroclites. Monticule en équilibre instable d’intimités familiales. Déménagement, vide-grenier ou dispute conjugale avec lancer de meubles par la fenêtre. Ou encore fugue de mobilier. Les affaires de M. et Mme Brunettino se font la malle en douce. Le tapis roulé, allongé entre les pieds de la table basse, renversée dans le caniveau, les quatre fers en l’air. Etreinte impudique et muette, ces deux-là s’aiment. Table de nuit, chaussures, guitare sans manche. Bouts de rien. Qu’ont-ils vu qu’ils sont si pressés de fuir ? L’atmosphère chez les Brunettino était donc devenue invivable ? Sur la tête de qui la guitare s’est-elle fracassée ? La lampe ne veut plus éclairer ça. Le tapis et la table n’en peuvent plus d’être salis de toutes sortes de projections liquides et solides. Ils vont vivre leur amour ailleurs.

Un homme s’approche, regarde, furète. Il prend le tapis, le déroule sur le bitume, l’examine, l’enroule à nouveau et part avec. Drame.

J’aurais dû l’appeler. J’aurais dû ouvrir ma fenêtre et lui parler. Monsieur, vous ne pouvez pas faire ça, ça ne se fait pas. Ils ont le droit de finir leurs jours ensemble. Mais madame, j’aime ce tapis, plus que la table basse ne l’a jamais aimé. Nous allons refaire notre vie ensemble, comprenez-vous ? Oui, je comprends, je ne savais pas. Mais la table ? La table oubliera, madame. Elles font toutes ça. Ah ? Oui, c’est ce que font les tables. Toujours.
Je ne l’aurais pas vraiment cru mais je l’aurais laissé partir. Je l’ai laissé partir.

J’ai attendu la nuit. Je suis descendue et j’ai retourné la table basse. Je l’ai remise sur ses pieds. J’ai approché la table de nuit, posé la demi-guitare sur la chaise cassée, redressé la lampe. Ça faisait comme un décor de théâtre déglingué. Je les ai trouvés très dignes.

Dans la nuit, l’insomnie me lève. Je vais à la fenêtre. Dehors, un homme en guenilles est couché sur la table et dort. Il joue l’homme qui dort dans un décor de théâtre de rue. Sa chambre est bien rangée. Il a éteint la lumière. Dans sa maison éphémère, il rêve qu’il y a des clés dans la table de nuit.
À propos de l'œuvre...
Du dessein d’Anne-Laure, « Estabilisation », très aérien, j’ai dévié vers l’empilement. Ses mots ("stable et précaire") m’ont envoyée vers cette rue dans laquelle j’ai habitée pendant deux ans. C’était un théâtre : en face de chez moi un Ehpad, à droite le CCAS, à 100 m une salle de spectacle. Trois rues plus loin un lycée et dans l’autre direction la maison d’arrêt.
Sur les trottoirs, le soir, sacs poubelles, encombrants ou simples détritus, comme des témoins de nos inconstances, de nos insatisfactions. Notre insatiable - quoique parfois inavouée - soif de lien, de sens.

Véronique Lané Maby

Tavel (France)
« C’est une manière inédite pour moi de créer avec d’autres. Un lien éphémère et fort, un élan. Très agréable. »