Adil

Dans la vie, je cherche. Je veux dire que principalement, mon métier c’est de chercher des informations derrière un écran d’ordinateur, dans des livres, des revues, en parlant avec des gens. Je suis payée à parcourir des pages et des pages d’information, les recouper, faire le tri, les passer dans l’entonnoir pour en ressortir l’extrait le plus juste, le plus pure, le plus inédit. Détecter le vrai du faux. Recouper des informations dans un Far West sans trop de lois, où certain.e.s jouent les bons bandits et d’autres les mauvais sheriffs. Je fouille, je creuse, j’analyse et après je donne cette information pour qu’elle soit communiquée. Dans mon Québec, ce métier s’appelle «recherchiste». Comme une exploratrice 2.0, à la recherche d’artéfacts dans le monde virtuel dont les sources et les intentions sont nombreuses. J’adore mon métier. Je prends un malin plaisir à trouver dans l’infiniment vaste de la toile, l’information dont personne ne se doutait, où la confirmation d’une information qu’on attendait. C’est palpitant, excitant. Imaginez un métier où tous les jours vous apprenez de nouvelles choses sur un sujet qui jusque-là vous était inconnu. Ma chance c’est que je ne travaille pas dans le secteur de l’actualité, celui du front chaud, celui qui va au combat, qui est sous les feux de la rampe. Moi, je suis à l’arrière, dans la partie «divertissement». Je travaille pour une radio musicale, je cherche donc de l’information culturelle. De l’information en lien avec les arts et pas avec les armes. Je m’estime privilégiée d’aimer mon métier, d’en avoir même une certaine passion qui dépasse les limites de ma profession. Que mon métier soit sécuritaire, qu’il apporte souvent des bonnes nouvelles, du beau dans la vie des gens. Le seul défaut de mon métier: quand vient la fin de la journée, je ne suis plus capable de lire un seul article de journaux. Une seule vraie information. Je suis tellement noyée dans ma bulle que je deviens parfois (souvent) assez fainéante quand vient le temps de m’informer de ce qui m’entoure. Je m’informe dans les grandes lignes, rarement dans les détails. Je survole quelques articles, j’écoute la «radio parlée» beaucoup. Je passe de l’image au son pour ainsi dire. Je n’avais rien entendu, vu ou lu sur Adil avant de lire et d’entendre ce prénom dans les deux œuvres qui m’ont été soumises. Alors que croyez-vous que j’ai fait: je me suis mise à chercher. J’ai tapé dans le moteur de recherche «Adil + scooter + mort». Et là, je me suis dit, ces trois mots, c’est tout ce que j’ai de lui pour le connaître. C’est tout ce que le monde à de lui pour le connaître. J’avais un peu honte de taper ces trois mots pour assoir ma curiosité, pour savoir. Quand on y pense, c’est macabre comme recherche. 0,46 secondes et 41300 résultats plus tard, je voyais apparaitre en filigrane la fin de la vie d’Adil. C’était donc ça. Ça ne m’a pas dit qui il était, ce qu’il aimait, ce qu’il détestait, s’il travaillait, s’il avait un ou une petite amie, des frères, des sœurs, sa passion, le nom de ses meilleur.e.s ami.e.s, ses dernières vacances, son souvenir d’enfance le plus marquant, son parfum de glace préférée, l’endroit où il se sentait le mieux, la musique qu’il écoutait...rien de tout ça. Je me suis arrêtée au troisième article qui répétait(in)sensiblement la même chose. Il était parti dans des circonstances tragiques qui auraient pu être évitées, comme toutes les circonstances qui existent dans ce monde. Alors je me suis dit qu’il fallait l’inventer, le créer. Lui donner une âme. Quoi de mieux qu’une chaîne créative pour faire naître quelque chose qui n’existait pas à partir de quelqu’un qui a existé. Yolaine
À propos de l'œuvre...
J'ai été vraiment chanceuse d'avoir deux œuvres qui se complétaient et se répondaient parfaitement l'une l'autre pour trouver de l'inspiration. J'ai utilisé mon métier de recherchiste pour partir une base d'écriture, qui m'a mené jusqu'à ce texte.

Yolaine Maudet

Montréal (Québec - Canada)
« Je suis dans une période de travail très intense et en ce moment ma créativité a vraiment "pris le bord". La "contrainte" du délai et de la source de la création m'a donné beaucoup de liberté : la liberté de m'imposer du temps pour créer, même si cette dernière phrase paraît contradictoire. »