Circonvolutions, colimaçon, reploiement

D’ordinaire stables et prévisibles, mes migraines tendent à s’agiter. Voilà quelques mois qu’elles ne tiennent plus en place. À croire qu’elles revendiquent quelque chose. Est-ce ma mémoire? Ma conscience? Ou pire, ma créativité? Peut-être juste un nouveau foyer, un centre névralgique flambant neuf. D’une journée à l’autre, la douleur chemine, rampant doucement le long des sinuosités de ce fatras précaire qui me sert de cerveau.
Maux de tête migratoires.
Une fois délogées de leur niche : l’arrière de mon œil droit, les céphalées ont mis les voiles – leur destination brouillée par les circonvolutions qui tracent leur itinéraire.
Peu à peu, je perds les pédales, les moteurs de ma pensée s’emballent. Et je tournoie à des vitesses folles autour du nerf de mes idées. La force centrifuge me balance comme une fronde, m’empêche de me recentrer. Et je me retrouve en marge de mon esprit. Projeté, dispersé. Comme les jets d’un arroseur rotatif.
Par tous les moyens, il me faut inverser la spirale, adopter une trajectoire égocentrique assumée. À force de persévérance, j’atteindrai le pourtour de mes zones d’ombres. À vitesse d’escargot, s’il le faut, j’en ferai la cartographie.

*

L’escargot.

Une intuition, une idée attrapée au vol m’indique que ce gastéropode – moins modeste qu’il n’y paraît – a quelque chose à m’enseigner sur la marche à suivre. Sa lenteur exemplaire saura me préserver des écueils pour lesquels tant d’introspections virent au naufrage. Quant au motif spiralé ornant sa coquille, il m’induira la stratégie d’approche optimale pour mener à bien le voyage qui m’attend. La spirale est une trajectoire du tâtonnement, de l’apprivoisement. Indirecte, mais déterminée, elle vous enseignera la patience. Mais abordez-la sans délicatesse et elle se montrera sous son jour le plus tumultueux, étourdissant, périlleux. Croyez-moi, vous n’aimerez pas son visage de maelstrom, son regard d’ouragan.

Les années passent; j’enchaîne bravement les révolutions concentriques. Mon rythme s’accélère, signe que je touche au but. Je tends la main vers l’avant, curieux de connaître la texture de l’horizon. Ici, l’horizon n’a qu’une seule dimension. C’est un point et non une ligne. Et sa texture est… piquante.

Tant pis… je serre les dents, prends ma respiration. Je plonge.

*

Je patauge… dans un amalgame trouble d’épines et de souvenirs-volutes – les bons, les mauvais répartis pêle-mêle. À portée de main ondoie et virevolte mon premier tour de montagnes russes. Réflexe moteur : je bondis pour l’empoigner! Aussitôt, le souvenir se volatilise, et j’empoigne des épines. Constat : mieux vaut rester en retrait. Mes yeux empoignent en douceur, à distance, sans rien volatiliser.

Je me laisse flotter, ballotter…au gré d’un courant turbulent alimenté par des paradoxes indomptés. Résilient, j’en viens à épouser mes contradictions. J’apprends à concilier ma curiosité de l’avant-big-bang et ma fascination pour les museaux. Pour la science, je me laisse volontiers écarteler, tirailler par ma soif du jeu et la nécessité – tristement peu ludique – de devoir joindre les deux bouts. Constat amer : l’écartèlement est une méthode efficace, avérée, pour joindre les deux bouts. À deux doigts et un ligament de mon point de rupture, je me rebelle, me contracte, me reploie. Tout autour, les épines s’alourdissent, se courbent, s’amollissent.

Et me voilà en train de nager. Avec l’acharnement d’une migraine, mais la patience d’un escargot, je sillonne les grands fonds, incapable de déterminer s’il me faut résister… ou céder à l’ivresse des profondeurs. Épuisé, mais validé par tant de luttes, je m’abandonne au laisser-aller euphorique. Le spectacle de mes cicatrices dansant comme une forêt d’algues tout autour de moi me conforte (me dorlote) dans mon choix.

*

Désamorcées, pacifiées, les épines neigent tout autour de moi. Et les voilà qui s’amoncellent en tapis hospitalier. Enivré par des parfums de conifères, je m’assoupis. Enfin.
À propos de l'œuvre...
Comme l'oeuvre que Mathieu m'a léguée, ma création peut se lire ou s'entendre comme un monologue intérieur méditatif. Plus sombre et moins spontanée, la réflexion très personnelle que j'y développe se laisse librement guider par la figure de l'escargot, dont la récurrence dans la tirade de Mathieu m'a surpris et amusé. Le mouvement, qui se ressent notamment dans les sonorités de l'enregistrement audio de Mathieu, se transpose, dans mon oeuvre, sous forme de cheminement introspectif.

Alexandre Roy

Montréal (Canada)