Au futur capitaine

La mer, j’en rêve parfois. Mais c’est très difficile de rêver de la mer, de la penser entière. D’abord à cause de tout de qu’elle contient eut qui est invisible depuis la surface. Et puis à cause de tous les mouvements qu’elle fait. Je me souviens en particulier d’un rêve où je navigue sur un bateau à voile et où les mouvements de la mer, les vagues, sont au ralenti, un grand chaos de blocs vert sombre et bleu qui s’entrechoquent lentement. Je me penche pour regarder à travers la vague la lumière difractée, comme je le fais toujours. Je ne vois que les habituelles poussières de plancton sur fond vert, et très vite l’opaque épaisseur dont on ne saurait dire jusqu’où elle s’étend. On ne connaît pas la mer, même quand on l’a beaucoup pratiquée, et même quand on a la chance de pouvoir l’observer au ralenti, elle nous échappe.
« L’océan est une matrice inépuisable ». Cela, c’est ce que pensaient les hommes d’avant. Tu te souviens des dauphins que nous avons vu ensemble l’été dernier. Tu avais trois ans. Tu étais debout à l’avant du bateau, tu avais les yeux perdus dans le miracle filant à fleur d’eau devant l’étrave. Quand ma grand-mère était petite, il y avait des dauphins qui venaient jouer dans les vagues en baie de Saint-Brieuc. Elle les voyait de la fenêtre de sa chambre un peu au dessus de la plage des Rosaires. Aujourd’hui il faut de la chance, de la patience et de bons yeux pour en rencontrer. Il fut un temps où des pêcheurs partaient chaque année pour de longues campagnes de chasse à la baleine. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de baleines. Ou presque plus.
Il fut aussi un temps où il y avait des sardines en Bretagne. Parfois il y en avait tellement que l’on ne parvenait pas à tout consommer, on les laissait pourrir sur les champs en guise de fumier. Puis, à l’époque de la grand-mère de ma grand-mère, elles ont disparu de nos côtes. Ailleurs, au Portugal et en Espagne, elles étaient encore là. Pendant un siècle encore, les bateaux de pêche aux filets tournants, les pêcheurs aux mains durcies par le sel les ont prélevées scintillantes, au milieu des odeurs de fioul et des cris des mouettes. Mais apprends, mon fils, que ces dernières années, les pêcheurs portuguais et espagnols ne parviennent plus à remplir leurs filets. Il paraît que le plancton méditerranéen n’est plus aussi riche qu’avant. Il paraît qu’il est chargé d’une quantité incroyable de minuscules particules de plastique. Il paraît que les sardines qui se nourrissent de ce plancton ne grossissent pas, ne grandissent pas comme avant et passent entre les mailles du filet, n’atteignant jamais une taille suffisante pour être comestibles.
Colette, qui écrit avec une précision naturaliste, nomme les innombrables créatures à portée d’épuisette dans la côte rocheuse des années 30. Crabes et crevettes, bigorneaux « en colliers de perle », patelles. Jusqu’ici, je reconnais mes rochers. Congre, trible, laminaire, homard, ormeau. Où sont-ils tous passés ? Elle donne la parole au chabot : « Où pêche-t-on, s’écrie-t-il, que j’aille me faire prendre ? » – Ne sois pas si pressé, petit chabot. Reste dans ton écrin d’eau salée, sous ton rocher. Méfie-toi des algues vertes qui rendent certaines mares acides. Elles sont de plus en plus nombreuses. Quand j’étais petite j’ai pu les voir coloniser progressivement les mares où j’allais chercher mes crevettes. Une mare à algues brunes est un refuge à crevettes. Une mare à algues vertes est un leurre. Les algues vertes, il y en a plus qu’avant, à cause des engrais et des élevages de porcs. Il y a aussi des algues rouges qui s’amassent à l’automne sur les plages, et qui sentent si mauvais que parfois l’on en meurt.
Mon fils, sache-le, l’océan n’est pas une matrice inépuisable. Cela, c’est ce que l’on pensait avant. On croyait que l’on pouvait mettre n’importe quoi dans la mer parce que la magie de cette grande étendue le diluerait aussitôt. On croyait que l’on pouvait prendre tout ce que l’on voulait dans la mer parce que les réserves halieutiques infinies se rééquilibreraient magiquement d’une saison à l’autre, d’un océan à l’autre.Tu as compris qu’alternaient mers hautes et plages découvertes.Tu me demandes si c’est la mer qui monte ou si c’est la plage qui descend. Je te réponds : ce sont les hommes qui descendent de plus en plus bas. Quand le réchauffement des eaux tuera les derniers récifs coraliens (dans à peine quelques dizaines d’années), il provoquera aussi l’engloutissement de villes entières et mettra des milliers des réfugiés sur les routes de l’exil. Sans surprise, tout cela finira mal, et c’est entièrement de notre faute. Pas la tienne. Pas la mienne. Et pourtant un peu quand même.
Depuis des centaines d’années, l’océan n’a jamais rien opposé à l’homme que sa lumière opaque, ses mouvements lents, son rongement obstiné sur la côte. Il nous offre la vie, il nous porte à sa surface. Aime-le et soigne-le autant que possible. Reste à l’écoute des êtres qui le peuplent. Cherche et trouve (je t’aiderai) les manières de limiter sa mort. Navigue, mon fils. Fais le tour du monde à la voile. Trouve les femmes et les hommes qui sont prêts à vivre avec lui. Et laisse l’océan pénétrer tes rêves.
À propos de l'œuvre...
Je me suis laissée embarquer par les images qui m’ont parlé dans le texte de Juliette. Il y avait la mer, un petit garçon, un futur capitaine, et l’espoir qu’apporte la présence d’un enfant, même quand on se sent soi même perdu et écrasé par tout ce qui, autour de nous, tourne mal. Demain c’est tout de suite, et il faut bien croire à demain puisqu’on a un enfant et qu’il devra vivre demain…
Voici des textes qui m’ont servi de référence ou qui m’ont inspirée dans l’écriture de cette lettre – d’habitude je ne cite pas mes sources mais cette fois-ci cela a du sens, je crois. Pour permettre à d’autres d’aller plus loin et de regarder de plus près.
• Luis Sepulveda, Histoire d’une baleine blanche
• A propos de sardines :
https://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/divers11-10/36278.pdf et
https://theconversation.com/anchois-et-sardines-fameliques-en-mediterranee-la-faute-au-plancton-57139
• Colette et M. Méheut, Regarde…
• Elizabeth Kolbert, La 6e Extinction. Comment l'homme détruit la vie

Ana Ressouche