Débris à l'oeuvre

C’est une firme comptable de renommée mondiale, maintes fois récompensée par des distinctions aux noms compliquées – trop laborieux même sous leur forme d’acronyme. C’est un homme frisant la quarantaine et disposant d’un CV pratiquement aussi long que sa thèse de doctorat – thèse dont la vacuité du propos se cache derrière la complexité pompeuse et indigeste de son titre. C’est une femme d’à peu de choses près le même âge, qui jongle entre famille vampirisant sa vitalité, carrière alambiquée, potentiel créatif assassiné dans l’œuf et homosexualité refoulée.

Le décès récent de sa mère dans des circonstances odieuses s’est conjugué à un diagnostic sans appel pour le briser en deux, pour morceler sa carcasse desséchée par des décennies d’aridité. Depuis, il carbure à l’idée que sa flamme résiduelle, aussi ténue soit-elle, peut néanmoins supplanter les débris pourrissants de cette ancienne carapace qui l’a étouffé pendant si longtemps.

Une tumeur cérébrale fulgurante l’a presque emportée, il y a de cela quelques années. Marqué au fer rouge, son cerveau ne discerne plus qu’une fraction du cercle chromatique. Refusée à l’Académie des beaux-arts trois ans plus tôt, elle reproche légitiment à la vie d’avoir pissé sur la tombe de ses rêves après les avoir assassinés, puis enterrés. Désormais, la vie ne sera plus qu’une mauvaise blague à ses yeux. Sinon, un jeu. Ou alors quelque chose oscillant entre les deux.

Elle et lui ne se connaissent pas. Leur mal de vivre respectif vibre sur des fréquences disjointes. Ils sont nés dans deux hémisphères opposés. Mais la firme comptable vient tout juste de les embaucher, et les a emménagé-es dans des bureaux voisins.

On leur accorde une matinée pour s’installer, pour s’acclimater à leur nouvel environnement.


*

Au matin de leur première journée…

Sitôt arrivé, il pose un cactus orné de verres fumés sur son bureau.

De son côté, elle place sur le sien le restant de son croissant au melon d’eau sous une cloche en verre.


Au pied de sa lampe à abat-jour, il pose une vaste litière qui fait particulièrement tache en l’absence de chat.

Elle suspend une similiplante carnivore à sa fenêtre, laquelle retient dans sa dentition un furet phosphorescent. Lampe sans la moindre prétention, si ce n’est celle de déplaire à presque tous ses collègues.

Il s’achète un climatiseur qu’il installe, non sur la fenêtre donnant sur l’extérieur du bâtiment, mais sur celle menant au corridor interne sur lequel donne le bureau.

Elle plaque un miroir contre la façade externe de la porte menant à son bureau, afin que chaque personne venant la consulter puisse se contempler, s’évaluer, se condamner (le cas échéant) au moment de cogner, de la déranger, de mobiliser de son précieux temps.

Il paie l’équivalent de trois ans de son nouveau salaire pour commander à un peintre de renommée mondiale un autoportrait qu’il entend plaquer contre la porte de son bureau, portrait sur lequel il arborera un smoking démodé, des favoris broussailleux, un chapeau melon et une barbichette digne de l’autoportrait de Gustav Courbet dans son œuvre éponyme Bonjour Monsieur Courbet.

Elle dispose en rangs serrés sur son bureau les deux cents Rubik’s Cube qu’elle a résolus dans le dernier mois.

Dans une bassine qu’il a discrètement posée sur son bureau, entre un aquarium et quatre-vingt-seize lampes à lave, une goutte d’eau verse des larmes en cristal à raison de douze par minute. Le dispositif draine soixante gigawatts d’énergie à la compagnie, mais personne ne s’en rend compte, et il s’en moque. C’est pour la bonne cause.

Elle commande en ligne des centaines de milliers de piquets en bronze qu’elle plante méticuleusement dans son bureau de sorte à former un infranchissable labyrinthe entre elle et la porte d’entrée.


*

Pris de court, sous le choc, les cadres et le patronat de la firme comptable mettent quelques jours avant de réagir, avant de convoquer les deux récalcitrants. Lesquels sortent de leur bureau à la seconde près, figent en se découvrant pour la première fois, se crispent de rire sans comprendre pourquoi. Parvenant à regagner son flegme en premier, elle prend appui contre le palmier qu’elle a posté devant l’embrasure externe de sa porte la veille au soir.

– Un crocodile me presse de le suivre dans sa tanière, lance-t-elle d’une voix mélodramatique.
– Je crois bien que ce même crocodile m’attend dans son bureau, impatient de m’y voir courber l’échine, répond-il en se grattant la nuque.

Une fois sortis, ils s’agrippent la main, échangent un sourire complice avant d’emprunter le corridor, en duo soudé. Et ce n’est pas sans éclater de rire qu’elle lance :

– Mais le plus drôle avec les crocodiles, c’est qu’il suffit de leur pincer mollement le museau pour les neutraliser.
À propos de l'œuvre...
Débris à l'oeuvre est une nouvelle qui met en scène et exacerbe le contraste entre l'austérité qui caractérise trop souvent nos milieux de travail (voire la vie d'adulte plus largement) et les élans de créativité, de folie ou encore l'amour du jeu qu'on assume difficilement en grandissant et qu'on est contraint de réprimer. À travers l'exposition de deux personnages, ce court récit présente ces élans comme le remède évident aux blessures, aux cicatrices que l'on accumule au fil des années.

Alexandre Roy

Montréal (Canada)
« Il s'agit de sa première contribution à une chaîne de création: une expérience qu'il est heureux d'ajouter à son parcours créatif. Le délai de vingt-quatre heures qui lui était imposé pour produire ce récit s'est avéré constructif, lui permettant (ou l'obligeant) à laisser libre cours à sa spontanéité. »